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Point de vue

Lee White : entre écologie et néo-colonialisme au Gabon


Analyse
  • Lee White : entre écologie et néo-colonialisme au Gabon © 2019 D.R./Info241
Publié le 12 octobre 2019 à 17h48min

L’entrée au gouvernement gabonais du britannique Lee White, le monsieur nature et environnement d’Ali Bongo, continue de susciter des interrogations. L’universitaire Marc Mvé Bekale brosse un portrait néo-colonialiste d’un homme mûrit par sa « propre reconnaissance internationale, celle de son mentor imposteur et pour la survie des peuples bénéficiaires du développement industriel ayant abouti au dérèglement climatique ». L’auteur tient pour preuve les récentes déclarations négationnistes du désormais ministre du régime Bongo et une ascension politique encore ragaillardie par le remaniement gouvernemental du 4 octobre dernier. Analyse.

Plus d’un ressortissant européen arrive souvent en Afrique porteur d’une mission que Rudyard Kipling, dans un célèbre poème raciste qui exalte la supériorité de la race blanche et l’expansion de la civilisation occidentale, a définie comme « le fardeau de l’homme blanc ». Kipling écrit :

Homme blanc, reprends ton lourd fardeau :
Envoie au loin le meilleur de ta race,
Jette tes fils dans l’exil
Pour servir les besoins de tes captifs

Pour, lourdement équipé, veiller
Sur les peuples sauvages et agités,
Peuples récemment conquis,
Mi-diables, mi-enfants.

Ce poème, écrit en 1899, fait clairement écho au « Discours sur l’Afrique », prononcé par Victor Hugo le 18 mai 1879 à l’occasion d’une rencontre avec la « Société des Amis des Noirs » :

Peuples ! Emparez-vous de cette terre. Prenez-la. À qui ? A personne. Prenez cette terre à Dieu. Dieu donne la terre aux hommes. Dieu offre l’Afrique à l’Europe...

Hugo concluait par une formule qui résumait l’œuvre européenne en Afrique : « au dix-neuvième siècle, le blanc a fait du noir un homme ; au vingtième siècle, l’Europe fera de l’Afrique un monde. »

La diffusion de cette idéologie impérialiste aboutit au dépouillement littéral du continent africain, ainsi que l’avait fort bien remarqué l’ancien président kényan Jomo Kenyatta : « Quand les Blancs sont venus nous avions les terres eux la Bible. Ils nous ont appris à prier les yeux fermer. Quand nous les avons ouverts, les Blancs avaient la terre et nous la Bible. »

La Bible avait pour enjeu sous-jacent notre soumission à l’homme blanc, lequel nous astreignit à l’esclavage, puis aux travaux forcés en application d’une loi supérieure édictée par un Dieu qui avait transmis ses Vérités à son fils préféré, tandis que nous, peuple maudit plongé dans les ténèbres, devions payer notre rédemption au prix fort de l’oppression.

Joseph Conrad décrit quelque peu cette réalité dans sa nouvelle « Au cœur des ténèbres  », adaptée au cinéma par Francis Ford Coppola sous le titre de Apocalypse Now (1979). On y rencontre le célèbre personnage de Kurtz, parti au Congo apporter les lumières de la civilisation à des populations perdues dans l’obscurité, avant de se métamorphoser en un monstre froid, solitaire, qui va « plonger son visage dans les profondeurs de la sauvagerie ».

Bien entendu, le lecteur soulignera le hiatus lié à la position de l’auteur de cet article, lui-même immigré avec une double nationalité comme Lee White. A-t-il assez de crédibilité morale pour instruire à son compatriote né à Manchester un procès en néo-colonialisme ?

Le fait est que, dans le chassé-croisé entre les deux continents, Africains et Européens semblent suivre des parcours éthiques différents. L’Européen voyage avec le privilège de sa supériorité scientifique, technique, idéologique, voire philosophique et morale. Il va à la conquête et non à la quête quand notre séjour occidental épouse le schéma d’une évolution nous amenant à embrasser, corps et âme, les valeurs humanistes nécessaires au développement politique et économique de l’Afrique.

Fort du lourd fardeau placé sur ses épaules, l’Européen acquiert un espace de pouvoir en Afrique par le soutien aveugle à la chefferie dictatoriale locale, laquelle, à l’instar des royautés africaines d’hier complices de la traite atlantique, condamne les populations à la misère allant jusqu’à nier leur humanité.

Lee White et le nihilisme d’Etat

La complicité nihiliste de Lee White avec le régime liberticide de la dynastie des Bongo ressort dans un entretien qu’il a accordé le 28 août dernier à la radio anglaise BBC. Rappelons que Lee White est arrivé au Gabon en 1989 afin de mener des recherches sur les grands primates. Il s’est alors lié d’amitié avec la dynastie des Bongo, dont il deviendra la tête pensante en matière de politique environnementale. Pendant dix ans, il dirigera l’Agence nationale des parcs nationaux (ANPN) avant d’être porté à la tête du ministère des Eaux, des forêts, de la mer, de l’environnement, chargé du plan climat et du plan d’affectation des terres. Autant dire que le présent et le devenir de tout un pays repose entre ses mains.

Pas étonnant alors que Lee White, interrogé sur le régime d’Omar Bongo qualifié de dictatorial par le journaliste de la BBC, réfute ce terme qu’il trouve « dur », « négatif » et impropre pour définir un mode de gouvernance qui correspond davantage à l’esprit des chefferies africaines. Occultant les fraudes électorales répétitives au Gabon, Lee White affirme que « sous le parti unique, Bongo fut élu de même qu’il a gagné les élections sous le système du multipartisme. »

Au sujet de l’état de santé d’Ali Bongo, le nouveau ministre gabonais s’empêtre dans une contradiction inouïe qui enlève à la parole de ce scientifique toute crédibilité morale. Lee White admet la diminution des capacités physiques d’Ali Bongo « comme on a pu le voir à la dernière fête de l’indépendance où il se déplaçait comme un vieillard  ». Il ajoute un détail important : Ali Bongo n’arrive plus à s’exprimer en anglais mais garde sa fluidité en français. Malgré ces informations précises qui montrent qu’Ali Bongo a perdu l’essentiel de ses aptitudes physiques et intellectuelles, Lee White va néanmoins prétendre que le président tient la barre.

On comprend la fidélité de Lee White à un régime dont il est redevable de son ascension politique et scientifique. Mais au travers de ses déclarations, il oblitère la vérité, opère ce que Søren Kierkegaard assimilait à la “suspension téléologique de l’éthique” : l’homme agit d’abord au nom d’une ambition personnelle quitte à servir des mensonges au monde. Seule compte à ses yeux sa grande mission écologique, menée non pour le bien-être des Gabonais, mais davantage pour sa propre reconnaissance internationale, celle de son mentor imposteur et pour la survie des peuples bénéficiaires du développement industriel ayant abouti au dérèglement climatique.

Lee White cautionne un régime incontestablement liberticide et démocraticide, met en place des mesures de gestion de la faune et de la flore peu respectueuses des traditions et des modes de vie des populations gabonaises, intrinsèquement liés à la forêt ainsi que le révèlent leur alimentation, leurs cultes et rites ancestraux. Maintenant, il est chargé du « plan d’affectation des terres ». Autant dire que dans quelques années, les Gabonais se réveilleront la Bible entre les mains, privés de terres qui auront été rachetées par les amis occidentaux ou asiatiques des Bongo et de White.

Lee White n’a sans doute rien avoir avec le personnage de Kurtz. Mais son emprise actuelle sur la gestion de la forêt – dont dépend la vie des Gabonais – le place incontestablement dans la lignée de Foccart, Bourgi, Debbasch ; tous ces néo-colons en col blanc qui maintiennent l’Afrique sous dépendance et sous perfusion occidentales par le contrôle de ses ressources économiques et financières. Davantage préoccupé à protéger la faune du Gabon que sa population – que sa compatriote britannique Mary M. Kingsley, dans Travels in West Africa, appelait « Gabouins » (« Gaboons »), les assimilant inconsciemment aux singes babouins – il est le reflet de ces hommes liges au travers desquels se perpétue l’idéologie de négation de « l’homme africain ».

Marc Mvé Bekale, universitaire et essayiste


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